Charles Bösersach

2005.07






NRF : Ne rien faire.

Métro saturé de belles filles. À la faveur des cahots, frôlement de plus en plus insistant d'un sein sur mon avant-bras. Jolie petite brune dont le regard soutient le mien sans ciller.

Cette femme, dans le métro : elle cherche un mari. Petite, grasse, avec de grandes lunettes noires. Elle est fort courtoise et possède un excellent vocabulaire. Elle demande aux hommes s'ils sont mariés, s'ils boivent, s'ils fument. Dans la négative, elle demande à son interlocuteur s'il veut l'épouser. Elle a déjà eu, dit-elle, cinq maris. Certains buvaient, fumaient, ou l'ont quittée pour une plus jeune...

Un sac à main dans une poubelle : toujours un doute.

C'était tôt mais j'ai ri.

L'odeur d'urine de ce vieux beau...

Chez le médecin. Douter qu'on soit vraiment malade. Mais — est on jamais en «bonne santé»?

Et brusquement, dans le soleil, à l'arrêt du bus, découvrir toutes ces femmes (ces filles)... celle-ci, revêche métis au visage parfait et aux seins tout petits... celle-ci, osseuse... celle-ci, boudeuse, à la grosse poitrine serrée dans un soutien-gorge, exhibant un décolleté ahurissant... celle-ci, un peu molle, et séduisante dans sa mollesse... celle-ci, cheveux courts, très mince, petit cul bien serré dans le jean...

Trois balais étaient appuyés contre le rideau de fer. Le magasin ouvrait, le rideau se relevait. Le premier balai est tombé sur le côté. Le second s'est posé, droit, contre la vitrine. Le troisième est resté accroché au store et s'est trouvé tristement suspendu (balai serpillière à la longue frange grisâtre). Je contemplais cette saynète minuscule comme si elle recelait quelque profonde vérité. Une révélation.

À vot' bunker, m'sieur-dame...

Attendre à la poste. dans la file. Derrière moi : ce clochard, le clochard du quartier, qui sent le vin vomi. Un jeune homme qui demande combien il lui reste sur son compte, retire un peu d'argent. Redemande combien il lui reste. Cette plus que délicieuse jeune femme en pantalon taille basse, si bas qu'on a du mal à ne pas y fourrer la main (ou éjaculer sur son ventre, et regarder couler, sur l'aine). Envie de rapt, de viol, quelque chose de sauvage et de tendre. Elle est venue avec une pile d'enveloppes insuffisamment timbrées : il faut tout repeser et compléter, et elles sont toutes différentes. Cette vieille qui réclame de la monnaie d'un ton sec. «Et avec un p'tit sourire?» demande le guichetier qui ressemble à Bernard Blier. Personne ne sourie mais elle rétorque «je souris tout le temps, je suis née comme ça». Elle n'aura pas ce qu'elle veut : un écriteau indique que les guichets ne délivrent pas de monnaie.

Quelles que soient ses caresses, elles se terminent toujours de la même manière (elle m'empoigne la bite).

Jolie jeune femme à l'arrêt du bus. Elle se met des claques (se réveiller?), me regarde, me sourit, radieuse.

Le temps. En parler. La pluie, oui, la chaleur, le vent. Le temps de la semaine dernière, de l'année dernière. La canicule. Les «personnes âgées» qui meurent, etc.

J'ai un livre dans mon sac (alors : pas besoin de lire).

Il y avait deux choses :
— des langoustes en métal mat, massif, tombaient du ciel pinces en avant, plongeaient dans l'asphalte, disparaissaient rapidement. Oh, elles n'étaient pas nombreuses, une douzaine tout au plus — mais annonçaient les escouades à venir... et personne ne semblait s'en soucier...
— et cette fille plutôt laide, au sourire tordu, visage gras et boutonneux, la bouche couverte de croûtes jaunâtres et qui, enjouée, grotesquement enjouée, cherchait à m'embrasser...

Elle court, elle va mourir.

Serveuse délicieusement gauche au restaurant chinois, dans sa «robe grise toute simple». Remarquer qu'il n'existe pas de traduction satisfaisante pour «to undress».

Le bus des filles aux longs nez.

Ne pas pouvoir me départir de cette fatigue qui me vrille les os.

Par mégarde, je me suis assis à côté de lui, le gros fou véhément. Casquette, tee-shirt Johnny Hallyday et cette odeur — pas de clochard, non, de vieux paysan plutôt. Et, au même moment, dans un geste parfaitement synchrone, nous regardons nos montres. Connivence, alors.

On découvrirait cela : que rien n'existe, pas même le sol, la chair, pas même les filles au long nez, rien. Mais cela se révélerait progressivement, par petites touches. Le monde s'effacerait (comme on marque une pause, comme on recule pour laisser passer quelqu'un) doucement.

Cet homme derrière moi, il pourrait m'égorger. Et puis il parle, à quelqu'un que je n'avais pas vu. Rassuré : il n'a pas une voix d'égorgeur.

Ils mélangent le sable et le ciment : c'est beau.

Grosse brute et son téléphone portable : il a une toute petite voix.

Ce n'est qu'un fil, qu'on tient dans sa main. Une arme pourtant, avec laquelle on peut mortellement fouiller le corps de l'ennemi. Arme légère, ô combien, nous sommes nombreux à l'avoir adoptée; bien peu savent la manier correctement.

Sperme, chaque soir. Presque chaque soir. Faute de quoi elle ne peut s'endormir.

Elle part d'un côté, son reflet va de l'autre.

Parsemer la salle de bain de rognures d'ongles.

Quand on observe un peu mieux le sol : cheveux, poils, miettes. Si on lui laissait suffisamment de temps, cette étoupe remplirait la maison, irait en s'épaississant, plus dense aussi, fermerait tout, ferait exploser portes et fenêtres avant de commencer de se déverser, si lentement, et d'envahir le monde.

Pirates d'opérette, filles prognathes, enfants laids et malades, ballet morne où l'œil cependant ne cesse de se complaire : là une fesse, un sourire, une chevelure défaite. Et puis : il y a du soleil.